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Nicolas Mathieu
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La Suisse et le commerce illégal de biens culturels

La Suisse s’est ralliée à ces efforts, notamment parce que notre pays est régulièrement accusé d’être une plaque tournante du trafic illicite de biens culturels.


Dans l'interview suivante de 2002, Mme Dr. hc. Cornelia Isler-Kérenyi éxplique, pourquoi il est indispensable qu'on garantisse la transparence depuis le lieu de la découverte jusqu'au lieu de la conservation.

Dr. hc. Cornelia Isler-Kérenyi
Frau Dr. hc. Cornelia Isler-Kérenyi

L'archéologue de Zurich était membre de la Commission suisse pour l'UNESCO entre 1993 et 2007. 2002, l'Université de Pécs (Hongrie) a lui remis le titre de "Docteur honoris causa".


Qu'entendez-vous par un "bien culturel" et quelle importance faut-il lui accorder?

Les biens culturels sont pour moi des objets qui, au-delà de leur substance matérielle, sont capables de transmettre au temps présent un message du passé. Pour qu'un bien culturel ait cette faculté, il est indispensable de préserver le plus de données possibles à son sujet.

Y a-t-il des raisons concrètes pour lesquelles la Suisse devrait ratifier la convention de l'UNESCO?

Cette ratification est à mon avis très importante ; elle ne constitue cependant qu'un premier pas. Il s'agit avant tout de fixer quelques critères éthiques permettant une recherche scientifique digne de ce nom et protégeant efficacement les biens culturels tant suisses qu'étrangers. La diffusion publique des résultats de la recherche participe, elle aussi, de cette protection.

Dans le domaine qui est le vôtre, l'archéologie, vous est-il déjà arrivé d'être confrontée au problème du commerce illégal?

Oui, malheureusement. Vous abordez ici une problématique qui est devenue plus dramatique depuis que j'ai commencé mes travaux de recherche, particulièrement dans le domaine de la céramique grecque, où le commerce illégal a fortement augmenté ces trente dernières années. Au début des années 70, le commerce illégal de biens culturels représentait un phénomène plutôt marginal : il arrivait bien sûr qu'on ait affaire à des pièces dont la provenance n'était pas connue, mais on pouvait encore admettre de bonne foi qu'il s'agissait de découvertes fortuites, des cas sporadiques finalement pas trop graves.


Or à partir de 1970, en peu d'années, on a pu observer un développement rapide du marché de l'art et une ascension fulgurante des prix en raison de l'accroissement de la demande. Dans le même temps, on a pu constater, à la suite de cette évolution, que les fouilles clandestines prenaient une dimension de plus en plus commerciale, organisée, et que des régions entières étaient soumises à un pillage en règle.

Quelles en sont les conséquences pour la recherche?

Avec ces fouilles clandestines systématiques, ce sont malheureusement des domaines entiers qui sont perdus à jamais pour la science et pour la postérité. Les données dont nous avons besoin pour nous prononcer sur un objet, par delà ses qualités esthétiques, ont alors été effacées. En un mot, tout ce qui permet d'intéresser un large public à ces objets, en lui rendant accessibles les pensées et les sensations d'époques révolues, disparaît tout simplement.

En plus de l'augmentation de la demande, y a-t-il d'autres causes à cet état de fait?

Du point de vue de l'histoire de l'art, les années 50 marquent certainement un tournant. La situation de l'après-guerre a rendu les gens plus sensibles aux biens culturels restants et à leur conservation. Par ailleurs, cette sensibilisation a d'une part stimulé la demande pour de tels biens, d'autre part éveillé l'idée qu'on pouvait faire des affaires et gagner beaucoup d'argent avec ces objets. Or chacun sait malheureusement ce que cela signifie dans le monde actuel.

C'est-à-dire?

Le commerce des biens culturels est un facteur économique qui ne fait que croître et gagner en importance. Il ne faut donc pas s'étonner si, à côté du commerce légal parfaitement respectable, s'est mis en place un commerce illégal. La perspective d'un enrichissement rapide s'exerce au détriment des biens culturels et au détriment des gens qui ne peuvent plus se défendre, à savoir les gens du passé. Ce qu'ils auraient encore pu nous dire à travers leurs objets, déposés dans leurs tombes, par exemple, est perdu.

La Suisse est-elle fortement touchée par l'exportation illégale de biens culturels?

Ces agissements restent bien évidemment cachés, mais il ne fait pas de doute que la Suisse est touchée par le transfert illégal de biens culturels. Prenez par exemple tous ces objets volés dans des églises, des musées ou des collections privées. Le temps d'inscrire ces objets dans le registre Art Loss, ils ont bien souvent déjà passé la frontière. Si un objet culturel volé refait surface dans un pays dont les délais de prescription sont aussi courts que ceux de la Suisse, la personne spoliée n'a pas d'autre solution que de racheter son bien au prix du marché si elle veut éviter de le perdre pour toujours.

La LTBC prévoit un délai de prescription acquisitive de 30 ans pour les biens culturels volés.

C'est sans conteste une nette amélioration par rapport aux cinq ans actuellement en vigueur. Mais 30 ans ne sont sous ce rapport qu'un minimum absolu, d'abord parce que les gens vivent aujourd'hui plus longtemps et ensuite parce que notre sens moral devrait nous inciter à considérer qu'un objet volé doit toujours être restitué en cas de découverte. Certains pays, dont la Grande Bretagne, pratiquent déjà cette approche.

Quels seraient les avantages spécifiques dont les biens culturels archéologiques pourraient bénéficier du fait de l'entrée en vigueur de la LTBC et de la modification de la législation actuelle?

Le principal avantage de la LTBC réside en ceci qu'elle se limite aux biens culturels fortement menacés, notamment les objets issus de fouilles archéologiques et les objets ethnologiques. Même parmi les archéologues, personne ne souhaite l'arrêt du commerce. Il s'agit uniquement d'en limiter les ramifications illégales.


Ce qui distingue le commerce d'objets antiques de celui des tableaux, par exemple, c'est que les objets proposés sont particulièrement menacés. Leur "pedigree" est souvent difficile à établir. Le parcours d'objets issus de fouilles clandestines ne peut être retracé, puisqu'ils n'étaient pas connus au préalable. Ces objets méritent de toute évidence un statut particulier et on ne peut que louer la LTBC de faire cette distinction. La volonté d'instaurer cette distinction est une preuve de plus que la LTBC ne veut s'en prendre ni au commerce ni à la possession par des particuliers, mais qu'elle vise à protéger le commerce contre les transactions illégales et à lui éviter ainsi les reproches qui en découlent.

De nombreux marchands d'art suisses s'opposent à l'application de règles de prudence pour les biens culturels particulièrement menacés prévues par la LTBC.

Cette exigence est non seulement raisonnable mais élémentaire. Je tiens à répéter que chaque perte d'information lèse sensiblement les intérêts de la recherche et réduit également la valeur matérielle et immatérielle d'un objet. C'est comme si un naturaliste étudiait des oiseaux ou des papillons sans se soucier du milieu dans lequel ils vivent. La recherche n'a rien à redire à la localisation finale d'une pièce : peu importe, en fait, qu'un vase grec se trouve en Suisse ou à Tokyo. Il est par contre indispensable que toutes les données relatives à la pièce soient préservées et qu'on garantisse la transparence depuis le lieu de la découverte jusqu'au lieu de la conservation en passant par le lieu de la transaction. De ce point de vue, je trouve la réglementation prévue par la LTBC insuffisante : même les pièces ayant fait l'objet d'une publication ne peuvent plus être localisées si le marchand se refuse à communiquer le lieu où elles sont conservées.

Certains collectionneurs avancent l'argument qu'ils jouent le rôle de conservateurs pour les biens culturels importés dont la provenance n'est pas vérifiable de bout en bout.

Pour ce qui est de la conservation, il est vrai que certaines pièces sont mieux conservées chez nous. Mais il est vrai aussi que, dans ce processus, pour une pièce conservée il y a dix pièces irrémédiablement perdues. Pour ce qui est des pays d'origine : il est évidemment absurde de faire monter les prix chez nous et de prétendre que cela n'aura pas de conséquences là-bas. Il vaut bien mieux, comme le propose d'ailleurs la LTBC, tabler sur la collaboration et, dans certains cas, sur une aide matérielle accordée à ces pays pour leur permettre de mieux conserver leurs biens culturels.

Y a-t-il une démarcation tranchée entre bien culturel et objet d'art?

La notion de "bien culturel" est très large. Un bien culturel peut parfaitement être l'expression d'une culture tout en ressortissant à l'art. Un bien culturel peut aussi être un objet de moindre valeur artistique mais qui fait ou a fait partie de la vie d'une communauté. Dans ce cas, la valeur testimoniale l'emporte sur la valeur artistique. Dans notre conception occidentale moderne, l'art isole automatiquement les objets de leur environnement quotidien. Dimanche matin, nous nous rendons au musée pour y admirer de belles pièces par lesquelles nous nous laissons inspirer. Or les objets archéologiques et ethnologiques n'ont pas été conçus exclusivement comme des œuvres d'art : ils étaient au contraire liés à un usage et à un contexte déterminés. C'est précisément cet usage qui révèle les attitudes mentales, les coutumes et les traditions de cultures tout entières.


A l'inverse, et nous n'en avons pas toujours conscience, l'œuvre d'art moderne est créée par un individu à l'intention d'un public spécifique et elle n'a le plus souvent aucun usage pratique.

Cette "confusion" entre bien culturel comme objet artistique utilitaire et bien culturel comme objet d'art est-elle un facteur aggravant pour l'augmentation du commerce illégal de ces biens?

Je pense que oui. Mais c'est aussi lié à la perception que les archéologues eux-mêmes ont de l'archéologie. Pendant longtemps, l'archéologie a fait de l'histoire de l'art, et il lui a fallu beaucoup de temps pour prendre conscience des qualités additionnelles des "œuvres d'art" antiques comme composantes d'un système sociétal. Il est donc compréhensible que bien des gens n'approchent encore les biens culturels que comme de purs objets d'art, car une grande partie de nos ouvrages de référence continuent de présenter ces objets comme des œuvres d'art au sens moderne.

Quels seraient les conseils que vous donneriez aux acheteurs, que ce soient des particuliers ou des musées?

La personne qui voit un objet et désire l'acquérir, devrait demander au marchand de lui prouver et de garantir que l'objet en question lui est parvenu par des canaux légitimes, par exemple qu'il provient d'une ancienne collection où la présence de la pièce a été attestée.

Votre vœu le plus cher : Que souhaiteriez-vous pour le traitement des biens culturels et plus spécialement celui des objets archéologiques?

Avant tout la transparence. Il faut et il est bon que le transfert soit maintenu, à condition toutefois que tous les participants fassent de leur mieux pour que les données encore existantes aujourd'hui soient préservées pour l'avenir. Après tout, nous ne sommes que les dépositaires de ces objets et nous avons le devoir de les transmettre - et avec eux leur message - aux générations futures.


Interview: Alexandre Weber, OFC