Eau virtuelle
Les dangers de l’eau virtuelle
Les dangers de l’eau virtuelle
Prof J. A. Allan, Professeur à l’Ecole des études orientales et africaines, Université de Londres
Pour partager l’eau dans les bassins fluviaux internationaux, le droit coutumier constitue une base plus saine que le marché. La guerre de l’eau aura bien lieu. Des années après avoir été formulée par des dirigeants comme le roi Hussein de Jordanie ou l’Egyptien Boutros Boutros Ghali, cette funeste prédiction est toujours d’actualité. Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord furent les premières régions à manquer d’eau dans les années 70.
Mais avant de cèder à la panique, examinons un élément crucial dans ce dossier: les dirigeants de la région sont parvenus à puiser dans une importante ressource en eau ignorée des hydrologues: l’eau virtuelle, celle que recèlent des denrées alimentaires comme le blé.
Les dirigeants de pays qui n’avaient jamais manqué d’eau doivent faire preuve d’un courage surhumain pour annoncer que les réserves s’épuisent. Les chefs d’Etat préfèrent prétendre qu’elles sont "suffisantes". C’est un leurre.
Les réserves en eau douce sont certes suffisantes pour étancher la soif de la population - un mètre cube d’eau par an et par personne. Elles peuvent aussi couvrir les besoins domestiques et industriels courants, même si tous deux augmentent. Mais elles sont très loin de pouvoir satisfaire les besoins astronomiques de l’agriculture. Il faut au moins 1.000 mètres cubes d’eau de mauvaise qualité pour produire de quoi nourrir un individu par an.
Pour ne pas prendre de risques politiques, les dirigeants évoquent la solution commode de l’eau virtuelle. Pour obtenir une tonne de blé, il faut 1 000 tonnes (mètres cubes) d’eau. Importer un million de tonnes de blé équivaut donc à importer un milliard de tonnes d’eau.
Depuis la fin des années 80, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ont importé 40 Mio. de tonnes de céréales et de farine par an. En termes d’eau virtuelle, c’est plus que la quantité d’eau du Nil utilisée pour l’agriculture dans toute l’Egypte. Cette eau virtuelle est immédiatement disponible, et, en plus, elle ne coûte pas cher. Sur le marché actuel dominé par les Etats-Unis et l’Union européenne, le blé se vend à environ la moitié de son prix de revient.
Quantité d’eau nécessaire à la production d’aliments en Afrique du Nord et au Moyen-Orient
Des pipelines d’eau dessalée
Quantités estimées d’eau virtuelle contenues dans les produits alimentaires importés en Afrique du Nord et au Moyen-Orient (1994)
| Pays | Importations nettes en milliers de m3 |
|---|---|
| Les chiffres négatifs indiquent que les exportations excèdent les importations. Ainsi, la Mauritanie est exportateur net de bétail et la Turquie de céréales et de bétail. Source: FAO, 1999 | |
| Algérie | 12397 |
| Bahrein | 680 |
| Egypte | 18171 |
| Irak | 2180 |
| Iran | 11519 |
| Jordanie | 3467 |
| Koweit | 2784 |
| Libye | 3237 |
| Mauritanie | -2 |
| Maroc | 2419 |
| Arabie Saoudite | 13863 |
| Syrie | 1014 |
| Turquie | -3468 |
| Emirats arabes unis | 3362 |
| Yemen | 3375 |
Un mirage économique?
Un mirage économique?
Amy Otchet
Autant chercher à faire jaillir l’eau d’un rocher! Les hauts responsables de tout le Moyen-Orient refusent d’évoquer publiquement le problème de l’eau virtuelle. Même les experts sont réticents à s’exprimer sur ce sujet. Pourquoi ce silence? Des statistiques nullement secrètes révèlent clairement que le Moyen-Orient accroît ses importations de blé, et tout indique que ce commerce continuera: les Etats cherchent à compenser la raréfaction de leurs ressources en eau par l’importation de céréales immédiatement disponibles, et dont les cours sont bas.
D’éventuelles solutions technologiques au problème du manque d’eau semblent peu probables. Avec la chute des prix du pétrole qui menace leurs finances publiques, même des pays riches comme l’Arabie Saoudite ont de plus en plus de mal à s’offrir le dessalement de l’eau de mer.
Ce silence est en partie dû au climat politique, observe Mamdouh Shahin, professeur égyptien de génie civil installé aux Pays-Bas, très respecté au Moyen-Orient pour ses analyses de la situation hydrologique de la région. "Plusieurs négociations sont en cours sur diverses problèmes de sécurité, incluant le problème du partage de l’eau. Toute information relative à la pénurie est sensible", dit-il.
Autre explication: les hydrologues et les décideurs locaux n’aiment pas le concept d’eau virtuelle. Ils bondissent quand ils entendent dire que les Etats devraient importer des céréales au lieu de les faire pousser. Certes, la région affronte une crise de l’eau. Certes, importer du blé est un moyen efficace d’y remédier. Mais les pays du Moyen-Orient doivent-ils pour autant saborder leur agriculture, ou encore facturer à leurs cultivateurs le coût réel de l’irrigation?
"Je ne suis pas d’accord avec ceux qui suggèrent que nous devrions compter entièrement sur l’eau virtuelle pour nourrir nos populations" déclare M. Shahin. "L’eau virtuelle est une solution parmi d’autres. Nous devons exploiter toutes les solutions: conserver et développer des sources d’eau traditionnelles et non traditionnelles, par exemple la collecte du brouillard, ou le recyclage des eaux de drainage issues de l’irrigation et des effluents des villes."
L’autosuffisance alimentaire du Moyen-Orient est peut-être un objectif impossible à atteindre mais ce n’est pas pour autant que les Etats, estime M. Shahin, doivent renoncer à améliorer les rendements agricoles. "Les importations alimentaires sont plus stratégiques que les importations de pétrole", dit-il. "On peut vivre sans pétrole, mais pas sans nourriture". Une éventuelle décision des pays producteurs de blé de ne plus subventionner leurs agriculteurs, souligne-t-il, entraînerait une hausse des prix et rendraient les pays importateurs encore plus vulnérables.
Ne pas ruiner les agriculteurs
Les méthodes d’irrigation utilisées actuellement gaspillent souvent l’eau, et son prix très bas n’incite guère à introduire des technologies plus efficaces qui réduiraient le gâchis. Mais la solution, selon M. Shahin, ce n’est pas de ruiner les agriculteurs en leur facturant l’eau qu’ils utilisent. C’est d’investir dans des dispositifs plus performants, comme le goutte-à-goutte: des tuyaux perforés installés juste au-dessous de la surface du sol libèrent de petites quantités d’eau à la racine des plantes, ce qui réduit l’évaporation et les pertes par infiltration.
Le vrai problème, c’est de trouver les capitaux nécessaires pour financer ces projets.
M. Shahin note aussi qu’une tarification de l’eau se heurterait à de fortes objections religieuses: "Selon le Coran, si quelqu’un a besoin d’eau mais n’a aucun moyen de la payer, on doit lui en donner au nom de la miséricorde de Dieu. Dans des pays comme l’Egypte et la Syrie, on considère les fleuves comme un don de Dieu. Et, puisque les gens sont trop pauvres pour dédommager l’Etat des frais d’adduction de l’eau, on considère qu’ils n’ont rien à payer."
Le concept d’eau virtuelle est tout aussi contestable d’un point de vue économique, à en croire Jad Isaac, directeur général de l’Institut de recherche appliquée de Jérusalem 1, organisation à but non lucratif qui œuvre pour le développement durable dans les territoires palestiniens. "Nous parlons", dit-il, "d’eau virtuelle dans nos importations, nous devons aussi penser à celle qui est dans nos exportations (de fruits et légumes) vers l’Europe et les Etats-Unis." Pour Isaac, il ne s’agit pas de sacrifier les agriculteurs mais de savoir ce qu’ils devraient produire en priorité: du blé pour la sécurité alimentaire ou des cultures commerciales à forte rentabilité comme les fruits et légumes?
Il estime que l’Etat est tenu de fournir de l’eau gratuitement pour les usages ménagers. Mais l’agriculture est une activité professionnelle: les cultivateurs devraient donc payer l’irrigation, selon lui. "Il va falloir en passer par là mais progressivement. On ne peut pas transformer du jour au lendemain un pays en voie de développement en un pays industrialisé".
Même un pays hautement développé comme Israël, qui reçoit une aide considérable des Etats-Unis et d’autres gouvernements occidentaux, n’a pas mis en œuvre une politique agricole vraiment efficace sur le plan économique. "En Israël, le gouvernement continue de subventionner l’eau", remarque J. Isaac. "Dans la région", observe-t-il, "Israël a l’un des pourcentages les plus élevés d’agriculture irriguée - environ 50% de sa surface cultivable -, mais cette agriculture contribue pour moins de 2% à son économie. En revanche, le secteur agricole palestinien pèse environ 20% de l’économie des territoires, alors que 6% seulement des terres arables sont irriguées."
"La politique des Israéliens n’a pas de sens", poursuit J. Isaac. "Ils devraient rendre l’eau qu’ils prennent aux Palestiniens, qui peuvent l’utiliser pour leur propre développement". Avec un produit national brut d’environ 17.000 dollars par tête, raisonne-t-il, Israël peut se permettre d’orienter son économie vers les technologies de pointe et réduire sa dépendance à l’égard du secteur agricole. Le PNB palestinien, lui, est d’environ 1.000 dollars par tête et repose sur l’agriculture. Les Palestiniens doivent donc continuer à la développer à court terme, tout en édifiant peu à peu une base industrielle.
Source: Le Courrier de l'UNESCO No 2/1999

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